Quel intéressant et déroutant livre que le classique de Weber. En gros, Weber fait un rapprochement entre l’éthique du protestantisme (la glorification du travail pour le travail entres autres) et l’apparition du capitalisme. En effet, le catholicisme ne glorifie pas le travail; il a plutôt une vision ascétique de la vie qui le portes à se foutre plus ou moins fortement de la vie terrestre. Le protestantisme, au moins dans sa version originale, portait à glorifier le travail, ce qui aurait façonné significativement le cours de l’évolution du capitalisme anglais. Fort intéressante thèse.
La nature de l’homme
On l’oublie trop souvent dans cette société hyper-occidentale, la collecte de l’argent n’est pas nécessairement un but en soi. Dans les sociétés dites traditionnelles, celles qui connaissent (subissent) le capitalisme naissant, on assiste à un curieux phénomène au niveau de la productivité: dans un travail rémunéré au rendement, payer plus baisse la productivité de l’employé. C’est que pour un traditionnel, le but du travail est l’acquisition d’une quantité d’argent nécessaire à la perpétuation de son mode de vie. Ni plus ni moins. Ça fait penser au passage dans La Peste de Camus: “Je n’ai jamais vécu la pauvreté; j’ai ajusté mes besoins à mon salaire”.
Le capitalisme pourtant nécessite une éthique qui glorifie, accentue l’accumulation de richesse pour soi; non pas l’argent pour l’accumulation de bébelles, mais l’accumulation d’argent pour son plaisir intrinsèque. On réussit à transformer la société protestante en une société capitaliste idéale grâce à la notion de ‘destin’. Il s’agit là d’une partie intégrante de l’originale éthique religieuse du protestantisme introduit par les calvinistes, nous confit Weber.
Le prolétariat était en esclavage de salaire (wage slavery, dans les termes de Chomsky) jusqu’à ce qu’il obtiennes un salaire décent. On optimise l’entreprise en laissant les gens crever de faim. Il faut dire que la société moderne a de la difficulté à se départir du concept. Le capitalisme a eu besoin d’un carquois idéologique; ses bases idéologiques ne sont pas celles de l’homme libre; il a pu s’imposer grâce à une redoutable efficacité et à une éthique importée de la religion ambiante de l’époque, de l’endroit.
L’homme dans le capitalisme
L’auto-flagellation, l’homme travaillant pour son travail, et non l’inverse, c’est là une dévotion, une dévotion qu’on ne peut qu’attribuer à un sentiment religieux. Le capitaliste ne reçoit la satisfaction du travail bien fait; sa sphère mentale se limitant au ridicule, inimportant immédiat qui doit à tout prix se perpétuant. L’homme n’a pas d’oeillères; c’est plutôt le brouillard qu’il l’afflige.
Une fois la machine capitaliste commencée, rien ne l’empêche de se perpétuer. Le cadre idéologique est parti, mais le capitalisme se perpétue malgré son manque flagrant de sens et d’auto-cohésion.
L’évolution théologique menant au capitalisme
Le luthéranisme introduit le concept de destin. C’est cependant dans le calvinisme qu’il trouve son apogée. Le calvinisme/puritanisme nous dit: certains sont choisis, d’autres non. Rien ne change l’ordre divin. On est marqué à la naissance. Il s’agit, vous l’aurez compris, d’un terrible système de perpétuation de peur maladive de tout. Un quelconque signe de ‘malpropreté’ indique la damnation. Bien que les bonnes moeurs ne garantissent pas le paradis, elles sont le signes qu’on peut tout de même y réfléchir. D’où l’idée de ‘marcher les fesses serrées’, de s’occuper dans le but de s’éviter toute interaction qui pourrait signifier la damnation imminente.
Les mains au repos sont l’outil du diable, disais-t-on jadis. Le travail fourni la diversion. Il faut voir la distinction avec le catholicisme, qui lui permet le péché, suivi de la repentance et enfin du pardon. Malgré tout, le protestantisme demeure fondamentalement ascétique, mais la conclusion final est différente: pour le protestant, l’effacement terrestre calme la peur de l’au-delà, alors qu’il est à tout le moins un peu plus invitant pour le catholique, qui lui se fout du monde réel.
La salvation dans le protestantisme ne provient pas des sacrements, de la confession, ou des bons travaux; rien à faire donc. Rien à faire de la vie de moine, il faut passer à l’action.
L’éthique protestante
Reste un détail inconsistent entre l’éthique protestante et le capitalisme: pour le protestant, l’accumulation d’argent est un grand danger, sa poursuite est insensée. L’argent cause le repos, et le repos est inacceptable, comme d’ailleurs la vie sociale, le luxe, la luxure, et même la contemplation. Le travail est la technique ascétique par excellence, donc, au delà de ce qui est strictement nécessaire pour le maintien de la communauté. Le travail va vers la glorification de Dieu et l’obéissance à son commandement.
En réalité, l’accumulation de richesse est un mal dans la condition où cela encourage le repos. La persévérance et l’acceptation passive de sa destinée est essentiel pour la salvation. Le mode est tel qu’il est, rien à faire avec (comparer avec le manuel d’Épictète). Le chrétien doit accepter sa destinée et faire de son mieux avec; performer aussi bien que possible n’est pas une possibilité, c’est une obligation morale. Souhaiter la pauvreté (monastique, même) est équivalent à souhaiter d’être malade.
La tendence puissante vers l’uniformité de la vie, aujourd’ui si immensément essentielle à l’intérêt capitaliste de la standardisation de la production, a sa fondation idéale dans répudiation de l’idolatrie de la chair.
D’un autre côté dépenser l’argent est un mal s’il ne sert pas à glorifier Dieu. L’étau se resserre.
Le capitalisme est contradictoire; pour commencer, il requiert une solide éthique ambiante de dévotion. Cependant, la richesse engendre la colère et l’envie, efface la peur de l’incertain vis-à-vis cette vie qui ainsi efface le sentiment religieux. À partir d’un point de non-retour, l’éthique utilitaire remplace les motifs religieux. Le capitalisme s’est alors laïcisé.
La pauvreté engendre la peur et l’obéissance; le capitalisme, comme la religion, a exploité ce sentiment a son effet. “Le puritain voilait travailler à sa destinée; nous y sommes obligés”.
“Des spécialistes sans esprit, sensualistes sans coeur; cette nullité imagine quelle a atteint les hautes sphères de la civilisation.”
Conclusion
Le classique de Weber a vieilli de façon inégale; son tour d’horizon des sectes protestantes est plus ou moins rélévant de nos jours. Cependant, ce qui a trait au développement du capitalisme et spécialement l’illogisme profond de sa morale absurde est débusquée d’une manière intemporelle qui reste indispensable (et drôle, et douloureuse!) aujourd’hui.